Profession  : amateur

Je revendique la légitimité de la volupté.

Ce n'est pas par hasard que le mot "volupté" a pratiquement disparu de notre vocabulaire courant et, s'il reste, c'est avec une vague connotation poétique un rien vénéneuse ; en revanche, s'il n'y a plus de volupté, il y retour de la culpabilité et le péché qu'on avait cru aboli revient. Mais, comme il se doit, assorti d'une absolution possible. 

Je suis beaucoup trop cossard et certainement incompétent pour écrire une théorie de la consommation, d'autres l'ont d'ailleurs déjà fait, et certainement beaucoup mieux que je n'en serais capable. Je constate simplement des faits.

Autour de moi, j'entends souvent s'exprimer un besoin de se justifier ; l'achat n'est pas frivole (n'oublions pas que ce siècle est diablement sérieux et n'accorde pas beaucoup de crédit à la légéreté) parce que ce que l'on achète est nécessaire, sinon indispensable. Utilité parfois appréciée de manière qualitative, mais de préférence mesurable. L'étalon de mesure est la valeur, valeur marchande réelle ou plus souvent supposée. J'ai longtemps ignoré comment l'art, domaine par excellence du qualitatif, tombe dans le champ du mesurable. Par quelle dérive, avec quelles complicités ? Qui sont les malfrats –artistes, acheteurs, galeristes ? Quoiqu'il en soit, on constate que des copulations douteuses aboutissent à des fécondations vénales et des consécrations imbéciles au nom de l'il faut bien vivre.

En dehors d'approches assez théoriques sur la gratuité de l'art, méritoires mais du domaine de la marginalité, la fixation d'un prix est incontournable lors de l'achat d'une œuvre, on sait bien ce que ce prix a souvent d'arbitraire. Mais enfin, il faut bien se mettre d'accord sur le montant du chèque qui dédommagera l'artiste de ses peines et soins, à défaut de rémunérer le talent. Une fois l'achat conclu, j'ai moi-même souvent senti ces pressions qui s'exercent pour mettre en branle cette peur d'avoir gaspillé, de m'être fait avoir, de m'être dupé moi-même –et surtout, l'excuse d'avoir fait une bonne affaire ; j'ai dû repousser la tentation de galeristes, au demeurant parmi les plus estimables de la place, qui cherchaient à me faire partager leur certitude que l'objet qui m'intéressait prendrait de la valeur. Ils m'ont beaucoup aidé à remettre les choses à leur place, permis de bien m'ancrer dans la certitude que la valeur marchande future d'une œuvre ne présente aucun intérêt pour l'amateur que je suis.


Il fallait donc acheter pour mon plaisir seul, et rejeter cette culpabilité qui lui file le train et cherche à le marquer à la culotte. Renoncer au fantasme d'être un collectionneur au flair d'un Vollard et malin comme un Médicis. Rire du mythe du chef d'œuvre trouvé dans un poulailler du Vexin. Tordre le cou à la possibilité de rencontrer l'artiste génial dont le talent aurait échappé aux professionnels de l'art et que j'aurais découvert au hasard d'une ballade au bord de la Marne.

Dès lors, la valeur de l'œuvre achetée n'a plus d'importance ; avec elle, j'aurai le plaisir d'accrocher chez moi une chose porteuse de sens, qui m'accompagnera, pièce tirée d'un puzzle et seule, destinée à compléter ma propre construction, affiner la patine du regard, m'enchanter.

Le plaisir, sans besoin de le justifier, sans avoir à s'en excuser -jouir, sensuellement sans doute, mais aussi, cérébralement, est pour moi un impératif urgent qui marque une vie. Ce que je dis pour la peinture, je le pense également pour la musique, rejet des stars lancées comme des produits lessiviels, refus des strass scintillants de la virtuosité bavarde –mais touchez-moi donc au cœur, je vous en prie, évoquez ce dont on ne peut parler sans que ce soit une trahison, citez à comparaître ce qui se dérobe !

C'est bien avec volupté que je m'abandonne au plaisir, pour le plaisir, plaisir parfois douteux, voire douloureux à l'occasion -mais n'est-ce pas le propre du plaisir ? C'est bien ce que je ressens au vu des bords ébréchés d'un bol de porcelaine de Jean Claude Millot, fracture annonçant l'éclatement futur déjà contenu en germe,  dénonçant la précarité du plaisir qu'on peut avoir à tenir cet objet, à le contempler -l'instant objet contenant en germe sa destruction et la régénération.

Cette œuvre, qu'il a choisie pour illustrer l'affiche de son expo au Zigloo, présente une proximité avec la grande tradition de la peinture japonaise, la même grâce pour convaincre du charme de l'éphémère.

                         
                       

Avec la pureté de sa forme, lisse, le bol constitue une cible qui se dérobe, jouant sur le fond pour tenter de s'y confondre, en s'arrangeant pour que la partie ébréchée du bord se fonde avec le support. En revanche, bien visible, la partie intacte de son col  ressort par un contraste appuyé avec le fond. Discrétion aussi pour faire oublier sa couleur, pourtant exquise, un de ces glacé-sucré de porcelaine.

Mais le drame est que l'arrivée brutale de la lumière, fulgurante, emportant l'objet qu'elle a projeté en une ombre portée devenue elle-même objet, qui a mis au grand jour la réalité de l'objet avec ses failles, ses encoches, ses ébréchures sur le col provoquées sans doute par le choc violent de la lumière  -sa pitoyable et délicieuse réalité.

 La lumière peut bien revenir ensuite, adoucie, pour jouer complaisamment avec des ombres qui vont essayer d'arranger les choses, en rétablissant ce fondu avec le fond sur lequel repose le vase ; c'est trop tard, ce qui est vu est vu, ineffaçable, constat sans apitoiement, constat presque clinique.

J'aime à penser que cette lumière n'est autre que le regard de l'artiste qui donne à voir les anfractuosités infimes, failles en puissance, fractures annoncées, cassures futures, éclatement prévisible déjà niché dans l'objet, dans le réel, le concret ; qui invite à la lucidité ; mais qui choisit de rendre supportables ces visions en leur donnant cette gracieuse coloration d'une vaisselle précieuse.

Je ne sais pas pourquoi, me revient le souvenir d'un bas-relief romain qui m'est cher et qui représente le vieux roi de Troie, Priam, prostré en supplication aux pieds d'Achille pour que ce dernier lui restitue le corps de son fils Hector, qu'Achille vient de tuer et qu'il a fait traîner tout autour de Troie, lamentable dépouille attachée à son char. Priam, terrassé par le chagrin, trouvant une sorte d'apaisement dans cet effondrement qui n'est pas la mort mais où le temps s'est arrêté et ne renaîtra plus. Ce bas-relief en marbre grec qui donne à voir l'atroce, avec la même douceur des teintes, des formes. Mais c'est une autre histoire.